Monastère

Saint Jean Baptiste

d'Unterlinden

 

Les Sources

 

 


Ce qui est parvenu jusqu'à nous des documents manuscrits depuis les origines se trouve conservé aux Archives Départementales du Ht-Rhin (A.D.H.R.) pour la plus grande part, aux Archives Municipales de Colmar également. La Bibliothèque de la Ville de Colmar possède, quant à elle, une précieuse collection de manuscrits: graduels, livres de choeur, de piété, recueils de sermons etc.. dans son fonds Unterlinden.
Bien des manuscrits ont disparu. Un fonds Unterlinden se trouve à Berlin, un autre à la Bibliothèque Universitaire de Strasbourg.
Un bref historique de la fondation d'Unterlinden jusqu'en 1278 se trouve en tête de deux Obituaires: (8) celui d'Unterlinden et celui des Dominicains. Leurs textes sont identiques, à de rares et minimes variantes près.
Les Annales et Chronique des Dominicains de Colmar dont il a été question plus haut, ont été publiées par Gérard et Ublin en 1854: une édition non exempte d'erreurs, malheureusement.
Le chanoine Isidore Beuchot publia, à partir de 1916, une histoire d'Unterlinden en allemand fort bien documentée sous forme de trois articles, à raison d'un par année dans le 'Kirchenkalender' de la paroisse St Martin de Colmar. Aucune étude systématique plus récente n'avait été publiée jusqu'en 2000.

Grâce à l'exposition "Dominicaines d'Unterlinden" qui s'est tenue de décembre 2000 à juin 2001 à Colmar, au musée d'Unterlinden, cette lacune est désormais comblée.
Pour le tome 2 du catalogue de l'exposition (9) - un luxueux album illustré de près de 300 pages - de nombreux spécialistes ont traité de l'histoire du monastère, des origines à 1792, de son architecture, de la culture et de la vie spirituelle, du cadre et de la matérialité de la prière. Le professeur Jeffrey F. Hamburger, de l'Université d'Harvard, l'un des commissaires de l'exposition, y a apporté une importante contribution.


Les "Vitae primarum Sororum de sub Tilia"


La Bibliothèque de la Ville de Colmar possède une très belle copie, du XVe siècle, de cette "Vie des premières soeurs d'Unterlinden". L'original, qui serait de la fin du Xllle ou du début du XIVe siècle, est introuvable.

                             

Les "Vitae Sororum"
© Ms 308 Bibl de la Ville de Colmar

En rouge : "Explicit Liber : Ego soror Katherina..."

L'auteur, sr Catherine de Gueberschwihr, raconte jusqu'à l' "explicit," reproduit ci-contre, la vie de trente-neuf parmi les premières soeurs.
Après cet explicit, qui indique la fin du texte , plusieurs chapitres, plus tardifs, ont été ajoutés. Ils nous permettent, entre autres, de connaître la vie d'Elisabeth Kempf. Entrée à six ans , elle fut une
prieure célèbre pour son érudition. Elle parlait un latin fort châtié qu'apprécia le fr. Conrad d'Asti - Maître de l'Ordre de 1462 à 1465 - lors d'une visite qu'il fit à Unterlinden.
Comme, à cette époque, la langue vulgaire prenait le pas, dans les écrits, sur le latin, Elisabeth permit à ses soeurs de profiter de ses traductions qui furent d'ailleurs rapidement diffusées en Allemagne.
Catherine de Gueberschwihr voulant que la mémoire des premières soeurs qu'elle avait connues ou dont elle avait appris la vie édifiante par des témoins directs, ne se perde à jamais, grava elle-même, dans la cire, le premier texte de ces "vies".
Mme J. Ancelet-Hustache, dans l'introduction à son édition critique des Vitae Sororum, signale qu'elles furent très tôt connues et largement diffusées.
Si l'on retrouve des notices de certaines d'entre elles publiées au XVIe siècle, c'est le chartreux Matthieu Thanner qui, en 1625, le premier, en publia le texte intégral.

 

                 

Le texte édité par Thanner fut repris par le bénédictin Bernard Pez dans le T. VIII de la "Bibliotheca ascetica" - Ratisbonne, 1725.
II était précédé d'un éloge de Catherine, prieure, ce qu'elle ne fut, semble-t-il, jamais : son nom ne figure pas dans la liste des prieures de l'obituaire.


 
             

 

Livre d'édification, donc genre littéraire fort éloigné d'une chronique, les Vitae Sororum nous fournissent néanmoins bien des renseignements sur les mentalités, les coutumes, la vie à Unterlinden, aux origines ; renseignements d'autant plus précieux que nous n'avons pas - comme pour les frères - une "chronique des soeurs de St Jean", comme on les appelait alors fréquemment.

   

Graduel d'Unterlinden
©
Ms 136 Bibl de la Ville de Colmar

       
                             
           

cf ligne 2 : Agnès, prieure
cf ligne 10 : Bénédicte (d'Eguisheim) sous-prieure - Vitae ch.X
Agnès d'Herkenheim - ch XXI
Cf ligne 12 : Berthe de Rouffach - ch XX

 
Livre d'édification, mais non légende.
La charte reproduite ci-contre (10) a mentionné les noms de la prieure et fondatrice, Agnès
d'Herkenheim, et des membres du Conseil du monastère.
Trois des signataires font l'objet d'un chapitre des Vitae.
 
           
                             

 

Que nous apprennent ces " Vies "?


Entre autre, que l'on entrait à tout âge au monastère. Certaines jeunes femmes mariées venaient avec une fillette en bas âge, ou même un nourrisson alors que l'époux, consentant, entrait parfois lui-même en religion.
Peu de femmes sachant lire à cette époque, ce sont les petites filles entrées avec leur mère, ou celles que leurs parents confiaient au monastère dont on citera plus tard l'érudition ou le talent de calligraphe.
Elles se nomment Adélaide d'Epfig ou Gertrude de Rheinfelden. La mère de cette dernière, elle-même moniale à Unterlinden, vit un jour en songe la main de sa fille briller comme le soleil et comprit que quand la jeune fille "copiait ainsi à la sueur de son front", son travail était agréable au Seigneur.
C'était en effet un labeur rude et astreignant que le mot qu'emploie Catherine pour le décrire: desuavit, qualifie bien. Il serait en fait plus
exact de traduire "suait sur..." si l'expression n'avait une nuance un peu vulgaire que ne rend pas le texte latin.
Cette vie austère et rude, elles l'assument vaillamment, avec allégresse, même, pour certaines. Elles sont capables d'exploits ascétiques héroïques qui nous laissent perplexes, dont voici un exemple parmi bien d'autres.
Sr Adélaïde de Sigolsheim, pendant son oraison nocturne, se plongea plusieurs fois, l'hiver, dans l'eau glacée de la Sinn, puis poursuivit son oraison, nu-pieds, à la porte du choeur jusqu'à Matines...
Elles partagent le goût naïf de leur époque pour le merveilleux, mais quand Catherine raconte si volontiers extases, visions ou prouesses ascétiques, elle sait toujours garder la note juste : avant tout, la charité...


Graduel d'Unterlinden
©
Ms 317 Bibl de la Ville de Colmar

(id° p.svte)

 

L'amour brûlant de la charmante soeur converse, Gertrude d'Herkenheim, nous vaut une bien jolie anecdote :

alors que, bouleversée par l'office du Vendredi Saint, elle sanglote encore le jour de Pâques, c'est le Christ lui-même qui lui apparaît pour le lui reprocher tendrement!
On dit d'Anne de Wineck que "dans le bonheur comme dans le malheur, la louange ne quittait pas ses lèvres".
Sr Adelaïde d'Epfig qui était tourmentée par la crainte d'être damnée, vit la tentation la quitter le jour où elle supplia le Seigneur de permettre, si tel était son bon plaisir, qu'au moins, elle ne cesse jamais de l'aimer.

             
                   
Beaucoup de ces soeurs se recrutent dans la petite ou moyenne bourgeoisie locale, mais nous trouvons aussi la jeune Stéphanie de Ferrette, fille du comte Frédéric, ou Hedwige de Gundolshelm dont la famille construisit le château du Holandsburg, ou encore Gertrude de Girsperg dont les frères furent mis au ban de l'Empire et le château rasé. Surmontant sa douleur, elle se réfugia à l'église, s'y prosterna puis récita le 'Te Deum".


Mais, à côté de ces filles de haut lignage, la petite soeur Gertrude a sa place dans les Vitae, elle que le Seigneur en personne vint consoler un jour de Pâques.
Lorsqu'on considère la croissance extrêmement rapide des monastères dominicains, il paraît assez évident que la charge spirituelle, intellectuelle et parfois même matérielle des soeurs - la cura monialium - posa très vite des problèmes. Les frères tentèrent à plusieurs reprises de s'en décharger et eurent momentanément gain de cause en 1252, sauf à Prouilhe et St Sixte.
Unterlinden et les monastères allemands, eux, furent privilégiés. Un légat du pape, le cardinal Hugues de St Cher, dominicain, exigea que les frères des provinces allemandes gardent la charge des monastères. Il joua d'ailleurs un rôle important dans les débuts d'Unterlinden
et nous retrouvons son nom dans bien des documents de cette époque. (11)

                             

Frère Hugues, Cardinal-prêtre de Ste Sabine
Hugues de St Cher fut un des signataires de la bulle Religiosam Vitam d'incorporation d'Unterlinden à l'Ordre en 1245.
ADHR.Unt. 1/1 N°5

 

 

   

II recommanda la fondation d'Unterlinden à la générosité des fidèles après avoir donné son accord pour le retour des soeurs à Colmar. C'est lui qui exigea que les frères de la Province d'Allemagne gardent la charge des monastères.

Quand Hermann de Minden, le premier prieur du couvent de Colmar devint Provincial, il alla même plus loin : il demanda que les frères chargés de la "direction" des moniales soient très instruits et leur donnent un enseignement fréquent. Il voulait "que l'instruction des soeurs correspondit à la culture religieuse et intellectuelle de l'Ordre". (12)


 

Ce point est important.

Quand le mouvement de la mystique rhénane commencera à se répandre au XIVe siècle, les moniales seront prises dans sa mouvance et ainsi mieux aptes à en recueillir les fruits.

 

Diurnal dominicain
Unterlinden
© Ms 389, Bibl. Colmar

                 

 

Evoquer en quelques pages cinq siècles d'histoire d'un monastère ne permet évidemment qu'un bien rapide survol. En abordant cette nouvelle tranche d'histoire d' Unterlinden, Il ne faut pas oublier que son destin. tissé d'épreuves, de périodes fécondes, puis de déclins suivis de reprises, est inévitablememt et parfois, inextricablement lié à celui d'une ville, d'une province.
Destin lourd d'une histoire comblen riche et tumultueuse...

 

 

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Sceau du "conventus" d'Unterlinden
XIIIe siècle.

 

Notes :

8- Obituaire: registre où étaient consignés les noms et dates de décès des membres de la communauté et de certains de leurs proches et bienfaiteurs.
Obituaire d'Unterlinden, Bibl. de la Ville de Colmar, ms 302 et 576. Edition critique de l'obituaire: Ch. Wittmer, Strasbourg, 1934.
Obituaire des dominicains, A.D.H.R., E,111,1. Edition critique: Ch. Wittmer, Strasbourg, 1935.

9- Catalogue de l'exposition " Dominicaines d'Unterlinden", T.2, Somogy, Paris, 2000. 10- A.D.H.R.H/ Malte, 25,1. Transaction avec les Chevalliers de St Jran (Ordre de Malte)

11- Bulle Religiosam Vitam, Hugues de St Cher, cardinal-légat dominicain, incita les fidèles à la générosité pour aider les soeurs à construire à Unterlinden quand elles durent quitter Ufmühlen. A.D.H.R. 10 février 1257,1/ 4- 5 bis n°1.

12- Herman de Minden. Cité dans Théry & Hugueny: "Introduction aux sermons de Tauler', Desclée, 1927, p. 34.

 

 

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